C’était un dimanche comme aujourd’hui, il y a 89 ans, la très mondaine Odette PANNETIER, accompagnée de son « gigolo » (apparemment ça se faisait) passait une terrible journée à l’American Country Club d’Ozoir (le golf). Il lui fallut tout d’abord trouver Ozoir… puis trouver de quoi rassasier son « estomac » de gigolo… une histoire absolument bouleversante
Candide – grand hebdomadaire parisien et littéraire du 4 février 1931 – Source : Bibliothèque Nationale de France

Ci dessous le texte intégral si vous avez du mal à lire l’image :

Un club américain vient d’être installé dans un très beau château à Ozoir-la-Ferrière. Les membres dont le nombre est limité à mille peuvent se livrer là à tous les sports : chasse, équitation, golf, polo, etc… Il y a un jazz pour les fervents de la danse, un bar pour les amateurs de cocktails et quatre avions privés pour ceux qui ont envie d’aller faire un tour « after lunch » à Bruxelles, Deauville ou Paris-Plage. Bref, un de ces petits paradis qui abondent en Amérique sous le nom de « country-club ». Celui-ci va connaître cette saison un succès monstre…

Ainsi s’exprimait, il y a quelques jours, un ami à moi qui, lorsqu’il ne fabrique pas des conserves alimentaires, tient ses assises au bar du Ritz. Or j’ignore si vous êtes comme moi, mais je ne sais jamais quoi faire le dimanche. L’occasion qui s’offrait à moi de voir du beau monde était unique. Je choisis donc parmi mes relations le gigolo le plus séduisant, le plus distingué et lui proposai négligemment de l’introduire dans la haute société new-yorkaise. Le gigolo accepta avec d’autant plus d’enthousiasme que sa voiture est américaine. Ainsi nous serait évitée la honte d’arriver en voiture française dans un milieu aussi « up to date ».

Malheureusement, ni lui, ni moi, ne connaissions Ozoir-la-Ferrière. Le Touring-Club interrogé téléphoniquement par moi répondit que c’était aux environs de Melun.

A Melun, on ignorait jusqu’à l’existence d’Ozoir-la-Ferrière. A la gare, enfin, un employé complaisant découvrit l’endroit enchanteur que nous réclamions à grands cris. Il était exactement dans la direction opposée et formait sur la carte avec Melun et Paris un triangle parfait.

Vers deux heures moins le quart, mourant de faim, nous arrivons, le gigolo, la voiture américaine et moi devant le « Château des Agneaux », « American Country Club », qui a fière allure au bout de son « allée interdite au public ».

– Pourvu que nous trouvions de la place, dis-je inquiète. J’aurais dû téléphoner pour retenir une table.

On arrive devant le perron. On s’arrête. On attend. Rien ne bouge. Devant le garage. Il n’y a qu’une seule voiture et si petite qu’une Rosengart serait écrasante pour elle. A l’intérieur du château, derrière les rideaux on voit bien se mouvoir une personne, mais nul ne paraît. Holà ! où sont les valets, les grooms, les portiers ?

Le gigolo, vexé de passer aussi inaperçu et d’avoir vainement ajusté son monocle, a un rire sardonique :

– Il me semble, chère amie, qu’on tarde à venir nous recevoir …

On fait rapidement le tour de l’allée. Voici le golf, le potager. Tout cela est désert, lourd de silence, avec, de loin en loin, de grosses pierres qu’on a passé au blanc et qui ont l’air de mouchoirs qui sèchent au soleil. On fait demi-tour. Un monsieur en leggins et un « caddy » font des signes désespérés pour nous arrêter. Sans doute ce monsieur cherche-t-il des partenaires pour faire « un parcours » et bénit-il déjà le ciel de les lui envoyer. Dédaignant ses invites nous fuyons ce château de la Belle au Bois Dormant où hélas ! il n’y a même pas de Belle. A l’entrée, la même pancarte implacablement ironique : « Allée interdite au public ».

– Ils ont tort, murmure le gigolo. A leur place je ne découragerais personne …

Il est deux heures. Il fait terriblement faim. A Ozoir-la-Ferrière, on s’arrête devant le premier « bouchon » venu. Tout ce que Paris contient de petits boutiquiers, de petits employés est là au grand complet, avec des tas de gosses qui demandent toutes les trois minutes :

– M’man, j’ peux sortir ? dans le but évident de flanquer tout le monde dans les courants d’air. Les manteaux sont sur le billard. Il y a des dames avec des « paradis » sur leur chapeau parce que « c’estdimanche », des messieurs qui arborent des chaînes de montre qui doivent coûter cher au poids.

Il faut attendre qu’une table soit libre. La patronne qui est coiffée avec des coques et des bandeaux, comme à la fin du siècle dernier, s’affaire et nous rassure. Elle nous croît en bonne fortune. Mais le gigolo n’est plus qu’un estomac qui a faim. Il a découvert sur le comptoir en zinc des œufs rouges et, très démocratiquement, il les dévore entre le pouce et l’index. Dieu merci, il n’y a personne ici pour aller le répéter au Chatham ou chez Albert.

Enfin. une table. Il ne reste rien du menu, bien entendu, sinon du pain, du beurre, des œufs « sur le plat » et un bout de viande.

– Il faudra que vous reveniez cueillir du lilas, propose gentiment la patronne qui nous couve d’un œil mouillé.

– Certainement, grince le gigolo nous reviendrons. Ce sera charmant…

En faisant du 90 de moyenne un dimanche, on ne peut pas « discuter le coup ». Ce fut seulement en vue des palissades de l’Exposition Coloniale que le gigolo me demanda doucement :

– Dites-moi, chère amie, vous êtes sûre que cet « American Country Club » n’appartient pas à un monsieur désabusé qui ne veut « voir personne » ?

Odette PANNETIER

Un dimanche au club Américain